Sautez vous qui avez des bottes !

Sautez vous qui avez des bottes !

C’est en ces termes que Grand-Père nous accueillait mon cousin Xavier et moi à notre arrivée au plain, au début de notre séjour estival à Langlade.

Anse du GVT - Langlade

Le zodiac tenu fermement par des « bonhommes » nous sautions sur les galets en prenant garde à ne pas glisser. Un appui sur un boudin, une main saisie, un bras serré et hop, les deux pieds sur Langlade, à l’Anse du Gouvernement.

Premières secondes des jours heureux de nos vacances d’été.

Le matin, nous nous étions levés de bonne heure pour embarquer d’abord sur le Marguerite H, dans mes souvenirs les plus lointains, puis sur le Mousse.
L’un et l’autre étaient des petits longliners reconvertis pour le transport de passagers – et de toutes sortes d’autres choses, entre Saint-Pierre et Langlade.

Le Mousse était d’un rouge corail pimpant. A l’extérieur, il était équipé de bancs de bois peints en blanc, sur babord et tribord. Au centre, souvent des cabanes à chiens ou des petits groupes de Langladiers émérites posés les jambes  un peu écartées pour resister au roulis.  A l’aller les bancs de babord nous accordaient une vue magnifique sur le Grand Colombier et ses macareux, c’était là que j’avais mes quartiers, quel que soit le temps.

Les hommes restaient debout et fumaient, et les plus frileux papotaient à l’intérieur à côté du carré à bagages.
Ca sentait le pain frais et l’huile de moteur.
Je n’aimais pas beaucoup le bateau mais, comme tous les enfants, j’admirais son capitaine.

Pour nous, un demi-dieu, pour les adultes, un « sacré bon marin ». Pour tous, Jeannot.
Grand, beau, inaltérable, avec sur le visage toujours cette expression de calme olympien et de maîtrise totale des éléments, Jeannot avait ce charme fou qui séduisait tout le monde, hommes ou femmes, toutes générations confondues.
Son travail de capitaine ne se limitait pas à nous amener à bon port, et pour cause : il n’y avait pas de port là où nous allions…  (En 2014 c’est toujours le cas et nous espérons tous qu’il se sera ainsi pour l’éternité.)  Après une bonne heure de route, une fois le Mousse au mouillage face à l’Anse du Gouvernement il nous fallait descendre dans un zodiac annexe avec lequel nous rejoignions la grève. Les plus chanceux des petits se mettaient à côté de Jeannot et c’est EUX qui pilotaient ! Leurs vacances commençaient par quelques instants d’une fierté intense !
Une fois au plain, quelques costauds se saisissaient l’embarcation pour l’immobiliser autant que faire se peut pour que nous en sautions.

Anse du GVT 3- Langlade
Par temps calme, une pissée de lapin.
Par gros temps ou en hiver, une tout autre affaire.
Jeannot, qui l’an dernier pratiquait encore, connaissait tout des vagues, des mouvements du zodiac et du moment opportun pour sauter sans trop se mouiller les pieds.
Une lame arrivait ?… pas de panique, il nous disait doucement « Attends un petit peu, hein… ». On écoutait, on attendait, on bondissait au signal.
Tout avait l’air de couler de source.
La maitrise était parfaite,
Jeannot était notre héros.

Entrait alors en scène l’autre idole de notre enfance : Grand-Père, Georges Ozon pour les locaux.

Il était venu nous chercher avec sa Land Rover bleu pétrole. Suivant son commandement,  nous avions vite atterri à ses côtés, près à regagner Inachi où nous attendait Grand-Mère, Madeleine.

A l’arrière de la jeep, des petites banquettes se dépliaient et nous nous trouvions assis perpendiculaires à la route. Ça n’a l’air de rien, mais on adorait ça. On s’accrochait à une petite bande de coton bien pensée et l’équipée prenait un air d’expédition.

On quittait le Gouvernement pour arriver au Coin du Sable et entamer la traversée des terrains de chez René. Cette route, presqu’un sentier, n’existe plus depuis bien longtemps. Herbeuse, jalonnées de très gros trous sableux c’était ma Nationale 7 à moi.

Ferme Olivier 3

J’entends encore les grincements de la Land Rover que couvrait à peine le joyeux bavardage de Grand-Père.

On le taquinait, le soleil de juin lui avaient déjà fait une marque en biais sur le front, juste à l’endroit où posait ce béret dont il ne se départissait jamais pour peu qu’il soit à l’extérieur. Il nous disait  » aaahhh! …. Torrressionne … Si mon fiseu Tienne… » en grondant et on riait encore plus !

Ah … on arrivait chez René. Il fallait s’arrêter pour dire bonjour. Et probablement échanger quelques informations sur les vols de canards noirs ou sur des chevreuils venus s’aventurer près des habitations.

Monsieur et Madame Olivier possédaient les grandes et magnifiques prairies que nous devions traverser pour atteindre Inachi. Pendant leur jeunesse ils avaient exploité la ferme et divers grands jardins mais je n’en sais pas grand chose, moi je n’ai connu que l’étable, près de leur maison qui accueillait me semble-t-il encore quelques vaches et chevaux. A 6-7 ans, je ne m’intéressais pas tellement à ce que les messieurs dames de l’âge de Grand-Père avaient bien pu faire. Je me souviens de l’odeur : le foin, l’herbe, les sacs de grain pour les chevaux.

Merci pour la photo Dédé

Je me souviens par contre très bien de leurs chiens et surtout de leurs niches. Ces braves bêtes se trouvaient être locataires de niches rondes. J’étais fascinée : comment ça pouvait être à l’intérieur ???

Ça n’avait pas l’air de les rendre heureux parce qu’ils aboyaient beaucoup et ne présentaient aucune sympathie pour les passants. Leurs niches avaient été découpées dans de très grosses bouées, l’une orange, l’autre beige. Je n’ai jamais réussi à tisser des liens d’amitié assez forts avec l’un ou l’autre des occupants pour y entrer, c’est dommage…

On tirait Grand Père par la manche pour qu’il arrête de « blaguer » et on repartait. Il pourrait toujours revenir voir René demain matin après sa chasse matinale dans les marais.

Nous, on voulait voir Grand-Mère !

– à suivre … il y a tant à raconter.

(si vous en possedez, n’hésitez pas à publier des photos de l’époque en commentaires, ça fera plaisir à tous ! merci !)

Publicités

4 réflexions sur “Sautez vous qui avez des bottes !

  1. Ben, t’as tout dit ! Je partage ton analyse, particulièrement à propos de la description du capitaine du « Mousse »… Et sais-tu pourquoi, sur ce petit bateau, il faisait si bon traverser la Baie, par temps calmasse ou pétuche de nord ? Parce que notre héros-capitaine y cultivait la convivialité, ayant déjà envisagé qu’une jeune Langladière allait vanter ses qualités, quelques décennies plus tard… Quel malin ce Jeannot !

  2. C’est un vrai plaisir de vous lire! En ce moment je lis tout ce que je peux trouver à propos de Saint Pierre, en vue de ma première visite au mois d’aout. Votre façon de vous exprimer me plait beaucoup….tellement réelle,authentique,avec l’œil précis et sensible, pleine des jolies tournures de phrases. Et les photos sont magnifiques! Merci et chapeau!

    J’ai hâte de découvrir Saint Pierre pour moi-même, à pied, avec sac à dos. Ça fait des années que cet endroit m’intrigue et me séduit du loin….(j’habite près de New York)

    Gabriella

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s